FATUM

Hippocrate choisit la voie de l’honneur

Tout commence par la création, en septembre1940, du Comité Médical de l’organisation civile et militaire, qui est la première institution médicale clandestine. Elle est fondée par le Professeur Louis Pasteur Vallery-Radot, petit fils de Louis Pasteur. Parmi les premiers membres on compte, Merle d’Aubigné, jeune chirurgien, Bertrand Fontaine, seule femme médecin des hôpitaux à l’époque, Funck Brentanot patron de gynécologie, et Clovis Vincent, neurochirurgien. Tous conviennent assez rapidement qu’il faudrait au sein de ce comité un jeune confrère qui pourrait faire le lien avec les étudiants en médecine. Ce sera Paul Milliez, interne et membre de la conférence Laennec.

Au tout début, ce Comité Médical ne faisait que du renseignement, et il faut imaginer le grand Pasteur Vallery Radot, sommité médicale mondialement connue qui après avoir consulté toute la matinée, parcourait Paris droit sur son vélo, très digne, avec des documents de liaison de la résistance sur son porte bagage, et salué au passage par quelques officiers de la Wehrmacht.

Il faut attendre 1942 pour que soit créé un véritable Service  de Santé de la résistance, dont une des premières tâches fut l’assistance aux pilotes de la RAF dont l’appareil avait été touché par la « Flag », ce qui les avait obligé à un parachutage en terre inconnue et parfois hostile. A la demande du Général de Gaulle, ce service deviendra le Comité Médical de la Résistance. Fort logiquement, il parut nécessaire à ce Comité d’intégrer les médecins de la « zone Sud ».

Le Service de Santé, rejetant toute idéologie politique qui aurait pu diviser le mouvement, et à l’instigation de Pasteur Valley-Radot recrutât des médecins de tous bords politiques ou sensibilité philosophique. Certains étaient communistes ou communisants, c’est à dire bien loin des idées personnelles des fondateurs du Comité initial, d’autres étaient d’opinion totalement opposée. Les divergences de convictions personnelles passaient au second plan à cette époque de péril moral de la nation.  L’attachement à la cause commune était plus important que celui à telle ou telle chapelle. La Résistance fut effectivement l’occasion d’un moment particulier d’union réunissant tous les courants de pensée du Pays, excepté bien sûr celui de la collaboration. Parmi les médecins les plus actifs de cette zone Sud, on peut citer Bugnard, polytechnicien et professeur de physique médicale à Toulouse, mais encore Maurice Mayer ou De Vernejoul.

Paul Milliez, en tant que secrétaire général du Comité National était chargé  des tâches matérielles et logistiques : organisation des réunions secrètes, choix des gîtes, recherche de locaux…

Dans chaque ville Universitaire de la Zone Nord ont été créés des Comités composés pour l’essentiel des membres de l’Internat. Une fois installés en pratique privée, ces médecins ont créé ensuite, dans la mesure du possible, des Comités départementaux et communaux.

Il faut, en cette phase d’improvisation, évoquer le rôle majeur du Père Michel Riquet (1898-1993). Ordonné prêtre en 1928, il est nommé avant guerre, Directeur de la Conférence Laënnec des étudiants médecins catholiques. A l’armistice cet homme de foi s’investit pleinement et très tôt dans la résistance. Il n’hésite pas à interpeller la Gestapo lors de ses sermons en l’église Saint Séverin. Plusieurs fois menacé, il est arrêté en janvier 1944, et sera déporté à Mauthausen puis à Dachau, jusqu’à la libération du camp en mai 1945. Parallèlement à son activité sacerdotale, il incite les étudiants de la Conférence Laënnec à entrer en résistance, et soutiendra, en prenant de grands risques, l’action de Milliez.

L’activité clandestine obligeait les uns et les autres à faire preuve d’imagination et de débrouillardise, tout en veillant à la sécurité de chacun des petits groupes. Philippe Vianney, du groupement « Défense de la France » arrivait à voler de vraies cartes d’identité allemandes ce qui permettait aux internes d’en fabriquer d’encore plus vraies pour les médecins en mission.

La chance jouait aussi, parfois. Un jour Paul Milliez sort du palais Bourbon avec un agent du réseau Comète. Ils enfourchent leur bicyclette portant l’un des tracs de la résistance à distribuer et l’autre un émetteur récepteur. Ils prennent le pont de la Concorde et se trouvent face à un barrage allemand. Ils mettent pied à terre, et repartent dans l’autre sens, pour retomber sur un barrage venant juste d’être installé. « Nous venons de l’autre côté » disent –ils d’une même voix, en essayant de ne pas trembler. Les allemands leur ont fait signe de passer. La chance était avec eux, cette fois encore.

Tous les médecins faisant œuvre de résistance n’étaient pas toujours intégrés dans des groupes constitués. Certains agissaient quand même, de façon individuelle et discrète. Ainsi, une épouvantable épidémie de typhoïde s’est déclarée un jour au sein des troupes d’occupation qui avaient réquisitionné une brasserie prés de l’Ecole Militaire. Deux médecins, qui sont par la suite devenus grands patrons, et dont Milliez n’a jamais voulu révéler les noms, tout juste sait-on qu’ils étaient élèves du Pr Lumière, avaient contaminés le pain et le beurre livrés à cette brasserie. On peut à cette occasion parler de guerre bactériologique. De même certains prisonniers résistants étaient volontairement contaminés de germes pathogènes pour qu’ils soient hospitalisés à Claude Bernard, d’où il était plus facile de les faire évader.

Milliez et Pasteur Valery-Radot ont tout de même eu un cas de conscience avec la toxine botulinique dont l’Institut Pasteur possédait de grandes quantités, et qui leur a été proposée. Ils auraient pu tuer des centaines d’allemands, mais c’était trop dangereux. Ils ont refusé de l’utiliser.

 

En ce qui concerne l’assistance médicale aux maquis, il faut dire qu’à de très rares exceptions prés aucun médecin n’a dénoncé les blessés qui leur étaient amenés. Dans sa très grande majorité le corps médical français a été digne. Même si certains étaient proches de Vichy, ils pensaient avant tout aux blessés et malades.

De par ses fonctions de secrétaire général Paul Milliez veillait au bon approvisionnement des unités médicales des maquis. Il s’appuyait pour cela sur un réseau d’hôpitaux, mais surtout de cliniques privées souvent dirigées par des religieuses. Il fallait s’assurer de n’être à aucun moment trahis car, tout de même, beaucoup de personnes étaient si ce n’est pro-allemandes au moins fidèles à Vichy, et n’avaient que faire d’un serment d’Hippocrate qui ne les concernait pas.

Avec le soutien actif de l’Institut Pasteur de nombreux soins, notamment vaccinaux, ont pu être prodigués à la population civile.

Un épisode cocasse mérite d’être cité. C’est celui du parachutage de doses d’insuline, médicament qui manquait cruellement. Le problème était qu’elles étaient étiquetées en anglais, et qu’il fallait en cacher la provenance, ce qui obligea à une manipulation supplémentaire. Bien de non-résistants ont été ainsi soigné par « l’ennemi ». Pour les sulfamides, il n’y avait pas de problème car fabriqués par l’Institut Pasteur et Rhône-Poulenc.

Un pharmacien qui avait son officine prés de l’Hôtel-Dieu, « Bruno », est allé jusqu’à fabriquer à grande échelle des pansements destinés aux blessés des maquis. La Mère supérieure de la Croix Saint-Simon, à la demande du Père Riquet, a accepté de stocker les colis en attente de distribution. Beaucoup  d’écoles rurales servaient de relais. C’était une période de grande fraternité, qui malheureusement s’est délitée après la victoire car certains, au nom de leur athéisme ou d’une adhésion à une quelconque fraternelle, ne voulaient plus continuer à côtoyer des catholiques pratiquants. Il n’en reste pas moins que l’union sacrée durant la guerre n’était pas un vain mot autour d’un objectif unique : libérer la France.

Paul Milliez pris aussi en charge les infirmiers de la Croix Rouge, et, à l’aide des étudiants en médecine, les formants aux soins d’urgence, et aux injections antitétaniques, tout en les « convertissant » à la résistance. Pour la petite histoire, le Président de la Croix Rouge, le Marquis de Main, ainsi que son adjoint étaient très pétainistes. ITrès imbus d’eux-mêmes, ils ne se doutèrent jamais des actions conduites par Milliez et leurs propres secouristes.

Fin 1943, toute une conférence d’internat, sous l’impulsion du Père Riquet une fois de plus, garçons et filles, a décidé de rejoindre le maquis. Tous, sauf un. Après la Libération, ce médecin a été retrouvé dans un camp américain car il avait été officier nazi. A sa décharge, il n’a jamais dénoncé ni Milliez, ni aucun des membres de la conférence. Milliez l’a reçu en tête à tête, et accepté qu’il finisse son cursus médical, à condition de ne pas faire carrière dans les hôpitaux. Il a malheureusement, et avec l’acceptation des autres professeurs, été nommé Doyen de Cochin, pour contrer un collègue qui était juif. Les leçons morales de l’Histoire sont, hélas, de triste et courte durée !

 

Auprès des maquis, Claude Dufourmantel, qui sera plus tard chirurgien à l’hôpital Saint Louis, fut pendant toute la guerre l’adjoint de Milliez et créateur d’équipes de chirurgiens ambulants, aidé en cela par Katz et Leibovici. Tous ces noms seront célèbres plus tard pour leur activité hospitalière et universitaire.

 

Après le débarquement allié, le travail fut considérable. De nombreux jeunes médecins sont partis au contact des troupes françaises et américaines. L’organisation médicale parisienne a été plus particulièrement confiée à Robert Monod, qui planifia les secours de la bataille à venir.

A la Libération, bien des désillusions attendaient tous ces médecins. L’organisation « politique » voyait d’un mauvais œil ces médecins qui n’avaient pas voulu s’affilier à aucune tendance, ni communiste ni ouvertement marqués à droite. Le Comité Médical de la Résistance constituait pour les « politiques » une anomalie, et ils s’en méfiaent.

Pasteur Valery-Radot et Milliez, pour ne citer qu’eux, on vécut pourtant au plus prés du danger, n’échappant à une arrestation que grâce à une stricte discipline de sécurité, et par mal de chance. Ils vivaient tous les deux dans un appartement de la rue de l’Université que tout le monde croyait vide. Milliez ne rejoignait sa famille qu’après que sa femme par un jeu particulier des volets de leur appartement boulevard Saint Germain lui indiquait que la voie était libre. Précaution supplémentaire, l’appartement avait deux sorties dérobées, qui servirent à Milliez le jour où les Allemands sont venus l’arrêter. Cet échappatoire secret servit à Robert Debré plus tard la même journée !

L’occupation du Ministère de la santé, alors que les allemands étaient toujours dans Paris, par Paul Milliez ne peut être racontée que par lui. « J’ai trouvé un Garde Républicain à la porte. Je n’étais pas très présentable avec un vieux costume élimé, et n’avais aucun papier. Je lui dis que je viens occuper le Ministère de la Santé au nom de la Résistance. Il se met au garde à vous. Dans le Ministère, je trouve tous les fonctionnaires. Ils étaient tous là, nombre d’entre eux étant médecins. Ceux que l’on n’avait jamais vus pendant la guerre. Leur première réaction est de me demander ce qu’ils vont devenir. Je leur réponds qu’ils vont aller se battre. Avec quel grade et quelle solde, fut leur réponse. Seuls quatre ont rejoint l’Armée de Libération. Les autres sont restés civils, et le seront toujours en poste 20 ans plus tard. Dans le bureau du Directeur, qui allait être le mien, je trouve une série de lettres signées. Toutes dénonçaient des médecins pour leur attitude anti-pétainiste, mais jamais pour une activité anti-allemande, ce qui est très éclairant concernant l’état d’esprit de rancœur des auteurs des lettres. L’une d’elle accusait un médecin d’amitiés anglaises profondes, il s’agissait du Professeur Lumière, mon beau père. Certains des signataires de lettres datées de 1942 avaient rejoint opportunément nos Comités en 1944. Certains, de ceux qui l’avaient dénoncés se dirent ensuite amis fidèles de Pasteur Vallery-Radot. Il aurait mal supporté de découvrir ces lettres indignes, aussi je les ai brûlées. Nombre de ces médecins ont fait un « brillante » carrière. Une question morale se pose à ce sujet. Faut-il dénoncer à tout prix ? Pour ma part, je pense que l’on ne doit pas faire ce contre quoi on lutte. Je n’ai pas de regret d’avoir, sans dénoncer quiconque à mon tour, détruit ces tristes témoignages de ce à quoi peut parfois ressembler l’âme humaine.»

Parmi ces personnages qui résistent à toutes les guerres, l’un d’eux, en tant que médecin,  a été envoyé par Pétain à Alger avec Darlan. Quand Darlan a été assassiné, il s’est rapproché de Giraud. Le vent tournant, il s’est rallié à De Gaulle. Par la suite, il a représenté la France à l’OMS. Les équipes de Vichy sont longtemps restées en place dans les Ministères. Les petits hommes gris sont toujours là, avant, pendant et après. Paul Milliez eu toutes les peines du monde à récupérer un appartement, la plupart de ceux disponibles ont été alloués « aux amis » planqués de toujours. Il en a ressenti une juste amertume.

Georges Duhamel, de l’Académie Française aura des paroles fortes en évoquant les médecins qui « dès le premier jour, ont déclaré leur volonté d’exercer pour que les français puissent naître, souffrir, vivre et espérer jusqu’au fond de la pire détresse ». Ainsi, par exemple, le Docteur Carrier, conseiller général, chef de la Résistance du secteur de saint Marcellin, admiré de tous. Le 29 novembre 1943, averti du danger, il se préparait à fuir lorsqu’une sinistre traction-avant noire s’arrête devant sa porte. Une rafale de mitraillette l’abat devant sa femme et son petit garçon.

 

Au sein du maquis de La Chartreuse, les combats font rage à l’été 1944. Le Docteur Ludovic Klein est médecin chef du secteur 6. L’hôpital qu’il a aménagé doit être, sous la pression de l’ennemi, déménagé à 2500 mètres d’altitude. Au plus fort de la bataille onze blessés arrivent simultanément. « Les instruments chirurgicaux passent sans arrêt de la bouilloire aux mains des chirurgiens, qui se brûlent les doigts». Dans un des groupes mobiles en action sur le plateau, mémoire doit être rendue à Dominique Mourier. Etudiant en médecine de 22 ans, il est maquisard depuis juin 1943. Le 24 juin 1944, il attaque un convoi allemand, quasi seul. Blessé à la jambe, il mourra exsangue dans son transport à l’hôpital.

 

En novembre 1944, Louis Pasteur Vallery-Radot, écrira ces magnifiques phrases « La France ne peut être grande vis-à-vis de l’extérieur que si ses fils essayent de se comprendre et restent unis. Quelles que soient vos tendances politiques, lorsque l’étranger vous demandera à quel parti vous appartenez, que la réponse soit unanime : Au parti France ! ». Ces propos semblent toujours d’actualité.

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