Une vie de médecin

 

Hippocrate s’installe en Asie et sauve le monde

Alexandre Yersin, disciple de Pasteur, possédait un esprit curieux qui l’éloignait de toute pensée dogmatique. Pour lui, en science rien n’était acquis qui ne puisse se prouver. Ouvert à toutes les idées nouvelles, il gardait cependant, pour toutes choses, une approche méthodique et scientifique qui explique le succès de ses découvertes dans de nombreux domaines. Enthousiaste et impatient, il ne soumettait pas moins son imagination créatrice à la rigueur de l’expérimentation. Il était convaincu du danger des conclusions hâtives qui peuvent, soit annihiler tous les efforts conduits dans un découragement prématuré, soit être responsables de trompeuses illusions. Ses recommandations restent source de réflexion pour tous les chercheurs : « Il convient d’être en garde contre le désir  de réalisations immédiates fondées sur des résultats fragmentaires qui seraient le point de départ de déceptions ultérieures et nuiraient à l’entreprise au lieu de la servir ». L’Asie, et surtout l’Indochine, seront ses terres de prédilection où il vivra pleinement son engagement d’homme et de chercheur. Il y fera ses principales découvertes et y vivra humblement partageant la vie des pécheurs et paysans.

La recherche était sa passion, la ténacité sa force. Le grand Pasteur Valéry Radot parlera de lui comme « l’un des plus sublimes exemples de l’individualisme triomphant, dans un monde qui s’acharne à faire disparaître l’individu dans la foule anonyme ». Celui qui n’était pas encore Maréchal de France, mais simple lieutenant en poste en Indochine, Hubert Lyautey, écrira à propos de Yersin «  Ce jeune médecin, comme tous ceux qui surgissent a trouvé des montagnes d’obstacles de doute, de formalisme, comme tous ceux qui croient et qui veulent, il les a vaincues, les vainc, et les vaincra ». Raymond Aubrac, compagnon de résistance de Jean Moulin, et ami personnel d’Ho Chi Minh dira « Yersin était au Vietnam le symbole du savoir, de l’imagination et de la générosité ».

De tels éloges ne pouvaient s’adresser qu’à un homme d’exception, et Yersin le fut dans bien des domaines, la recherche médicale bien sûr qui le rendit célèbre, mais pas seulement. Il s’est intéressé aussi à l’agriculture, à l’élevage, à l’astronomie, à la météorologie. Il a possédé un des premiers postes émetteur-récepteur privé. En 1897, Il introduit en Indochine l’hévéa (hevea brasiliensis), ou arbre à caoutchouc, puis plus tard le quinquina (cinchona ledgeriana) pour rendre ce pays autosuffisant en quinine destinée à traiter la malaria. En 1900 il sera le tout premier propriétaire d’un véhicule motorisé en Indochine, une magnifique Serpollet 5 CV à moteur à vapeur doté de quatre cylindres, qui fit sensation dans les rues de Hanoï.

S’il s’intéressait à des domaines aussi variés c’était toujours en allant au fond du sujet, avec le professionnalisme et la rigueur qui le caractérisaient. Concernant l’astronomie, par exemple, il fit construire, en 1908, sur le toit de sa maison de Nha Trang une coupole moderne abritant une lunette astronomique et un astrolabe à prisme. Pour son automobile, il s’est initié à la mécanique et en assura lui même l’entretien.

Ce personnage de roman a constamment fuit les honneurs. Ainsi, il ne fut qu’un temps doyen de l’Ecole de Médecine d’Hanoi. En 1904, Il épouse une annamite et vit avec elle au sein de la population à Nha Trang. S’il continue de pratiquer la médecine, c’est de façon désintéressée « demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui demander la bourse ou la vie » a t-il écrit, en 1890, encore tout jeune praticien. Il mit ce principe en application en Indochine. Ce n’était pas le moindre paradoxe de ce personnage attachant mais dont le génie reconnu (et quelques emplois salariés) lui a tout de même permis de subvenir à ses besoins matériels.

Alexandre Yersin est né en, Suisse le 22 octobre 1863. Sa famille est originaire de France. Mais, étant de religion protestante, elle dut quitter le Languedoc et se réfugier en Suisse du fait des « Dragonnades ». Ces persécutions furent initiées sous Louis XIV après la révocation de l’Edit de Nantes et pourchassaient  sans pitié toutes les communautés protestantes. A Montpellier, où est née sa grand-mère maternelle, Catherine Emilie Demole, une rue porte le nom de Yersin.

Après des études médicales à Lausanne, puis en Allemagne à Marburg, où il fut élève de Virchow, Il poursuivra son cursus en France. Etudiant à l’Hôtel-Dieu, chez André Cornil, spécialiste de maladies infectieuses, il se fait remarquer par Pasteur en 1886, alors qu’il vient faire soigner une plaie de la main qu’il s’est faite en autopsiant un malade mort de la rage. Emile Roux l’embauche comme anatomo-pathologiste, et soutient avec lui sa thèse sur le tubercule expérimental, définissant ainsi la tuberculose septicémique « type Yersin ». Il est déclaré docteur en médecine le 26 mai 1888. C’est avec Roux qu’il isole la toxine diphtérique. De cette découverte devrait naître la notion d’anti-toxine. Ayant connaissance des travaux de Robert Koch, qui avait isolé le bacille de la tuberculose et le vibrion cholérique, il alla suivre ses cours à l’Université de Berlin.

Il ne se voit pourtant pas cloitré toute sa vie dans un laboratoire, même s’il y excelle. L’Asie l’attire. Aussi, c’est muni d’une lettre de recommandation signée de Louis Pasteur, qu’il obtient un poste de médecin de la Compagnie des Messageries Maritimes. Son destin s’accomplira sur la ligne Saïgon-Haiphong. De 1892 à 1894, il se lance dans de nombreuses expéditions en pays Moï, et s’attache définitivement à ce pays et à ses habitants.

 

En 1894, refait soudain son apparition dans toute l’Asie : la peste. En quelques semaines, elle tue 100 000 personnes à Canton. Le 15 juin il débarque à Hong Kong et se met immédiatement au travail dans un laboratoire improvisé abrité par une humble paillote. Le 20 juin 1894, il découvre le bacille de la peste dans les bubons qu’il a prélevés clandestinement sur un cadavre « petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies ». Un médecin japonais, le Dr Kitasato, lui aussi un temps élève de Koch, revendiquera la paternité de la découverte du bacille. En fait, si Yersin le met en évidence quelques jours avant Kitasato, c’est imputable aux conditions modestes dans lesquelles il travaille. N’étant pas équipé d’étuve, comme l’équipe de Kitasato, ses cultures restent à température ambiante, celle justement à laquelle prolifère le bacille de la peste. Ce dernier sera baptisé Yersinia Pestis.

De retour en France, il prépare, à l’Institut Pasteur, avec Amédée Borrel et Albert Calmette un sérum spécifique. ils publient conjointement Le microbe de la peste à bubons – Action thérapeutique du sérum des animaux vaccinés aux Annales de l’Institut Pasteur, ainsi qu’un document intitulé La peste bubonique aux Archives de médecine navale et coloniale.

En 1896, Yersin expérimente avec succès à Canton le sérum anti-pesteux produit à l’Institut Pasteur. La même année, il installe à Nha Trang une ferme où il élèvera les bovins nécessaire à la production de sérum. Il fondera les Instituts Pasteur de Hanoi, Saïgon, Dalat et Nha Trang, mais une fois ceux ci organisés il en délègue rapidement la direction.

 

C’est à une heure du matin le 1ermars 1943 qu’Alexandre Yersin quitta les pêcheurs de Nha-Trang avec qui il vivait depuis 40 ans. Le modeste cercueil d’Ong Nam (monsieur cinq, en référence à ses galons de médecin militaire) fut déposé à Suoi Dau. Sa mémoire est toujours vénérée, ainsi qu’en témoignent cierges et bâtons d’encens qui brûlent en son nom.

Il avait fait sienne une recommandation d’éducation, très importante au pays de Confucius « Tien Hoc Le, Hau Hoc Van – apprend d’abord la politesse, tu apprendras à lire après ». Cette politesse et la modestie qui l’accompagnent sont effectivement la marque des grands hommes.

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