FATUM 16

Hippocrate a trouvé son Maître

« La médecine est la plus humaine des sciences, et le plus scientifique des arts. » Cela aurait put être attribué à Sir William Osler (12 juillet 1849-29 décembre 1919), considéré comme le concepteur de la médecine actuelle, plaçant le patient au centre des avancées les plus probantes de la recherche, mais aussi et surtout de l’examen clinique exercé par le praticien. Le « colloque singulier », ce moment intime, qui s’établit entre le soignant et le soigné ne prend toute sa valeur que s’il est facilité par une organisation globale et sans faille des soins. Cela William Osler, l’a conceptualisé et mis en pratique tant à l’Université Mc Gill de Montréal, qu’à l’hôpital Johns-Hopkins de Baltimore, ou encore à l’Université d’Oxford. Destiné à être pasteur anglican en Ontario, comme son père, il débute des études devant le conduire sur cette voie à l’Université de Trinity Collège de Toronto. Mais elles ne l’enthousiasment guère. Son humanisme naturel ne saurait se contenter de philosophie théorique, il opte donc pour la médecine qui lui semble le mieux à même de répondre à son appétence pour les sciences humaines et son désir de partage. Il commence son cursus à Toronto, et le poursuit à Mc Gill à Montréal où il est diplômé Medicine Doctorem and Chirurgiae Magistrum(MDCM) en 1872. Esprit ouvert et curieux, il poursuit sa formation en Europe, à Londres, Berlin et Vienne. Au cours de ses études, il découvre l’oeuvre de Sir Thomas Browne et son fameux Religio Medici, publié en 1643, qui veut réconcilier religion et médecine. Cet écrit philosophique, témoin capital de la pensée progressiste européenne de cette époque, l’inspirera toute sa vie. Chaque patient a sa propre histoire. Chaque patient est une priorité, et la science médicale est à son service, au delà de toute autre considération philosophique ou religieuse. Il prendra ainsi à son compte la phrase fameuse du Docteur Rabelais « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Très cultivé, il écume les bibliothèques de toutes les Universités qu’il visite, et est aussi un auteur très prolifique d’articles médicaux et ouvrages. Ses écrits se caractérisent par leur clarté qui tranche avec le style parfois ampoulé et quelque peu fumeux des auteurs médicaux d’alors. Son traité de médecine interne fit référence de nombreuses années tant auprès des étudiants que des cliniciens. Il est toujours édité, tout au moins dans l’approche particulière de la médecine qu’il propose, au travers du fameux « Harrison’s Principles of Internal Medicine ». De retour d’Europe, il enseigne à Mc Gill. Rendu célèbre par ses écrits, il est appelé à prendre la chaire de médecine clinique à la prestigieuse Université de Pennsylvanie, à Philadelphie en 1884. Son mémorable discours d’adieu en 1889 : « Aequanimitas–Sérénité », mériterait, encore maintenant et peut-être maintenant plus que jamais, d’être lu à tous les étudiants futurs médecins, tant il en émane un sens médical éclairé. Pour évoquer cette sérénité essentielle à qui veut pratiquer l’art médical, il commence par citer Marc Aurèle en recommandant aux étudiants d’être comme un promontoire face à la mer et sur lequel viennent se calmer les flots. Il évoque ensuite Empedocle, médecin grec de Sicile du Vème siècle avant jésus Christ, déclamant sur l’Etna, qu’il ne faut pas avoir peur de la fragilité de la vie qui inéluctablement quitte le corps. Ce constat ne doit pas pour autant être source de désespoir. La fatalité ne doit pas avoir cours pour celui qui veut faire profession de soigner. Rester serein en toutes circonstances et garder foi en la science seront, pour Osler, les leitmotivs de son enseignement. Toujours dans Aequaminitas, Il rappelle aux étudiants le Mythe du soldat Er de Pamphylle qui meurt sur le champ de bataille, mais revient à la vie neuf jours plus tard. Les portes du ciel se sont ouvertes pour lui, en récompense de sa sagesse, alors qu’elles sont restées fermées pour ceux qui n’avaient pas gardé espoir au cœur. Vos études sont dures et longues, poursuit-il. Vous avez appris beaucoup de choses scientifiques, elles sont essentielles, mais gardez d’abord à l’esprit qu’un bon médecin doit avant tout rester imperturbable face aux difficultés de diagnostic ou de traitement. C’est le meilleur service à rendre à vos patients. Phlegme et calme sont des qualités essentielles à préserver. « Knowledge comes, but wisdom lingers ». La connaissance s’apprend, mais la sagesse demeure. Cultivez le sens de la mesure en toutes choses, et gardez courage, en faisant preuve de force mentale. L’Empereur Antonin le Pieu, attendant la mort dans sa maison d’Etrurie, et au moment de franchir les murs flamboyants du monde « flammantia moenia mundi » » résumait la philosophie de la vie par ce mot, Aequanimitas.  De la sérénité, il vous en faudra lorsque vous découvrirez que votre patient, à qui vous donnez le meilleur de vous même, prend en cachette des potions magiques vendue par un charlatan. (A l’époque d’Osler, cela s’appelait des « Warner’s Safe Cure » du nom d’un célèbre marchand de fioles miracles traitant toutes les maladies). Soyez fier de votre Université (Alma mater), non pour sa célébrité, mais pour la valeur des hommes qui en furent les hôtes.

Quittant Philadelphie, William Osler prit, en 1889, le poste de médecin chef à l’hôpital Johns-Hopkins de Baltimore, nouvellement ouvert. C’est dans cet établissement qu’il donna la pleine mesure de ses qualités d’humaniste, de clinicien et d’enseignant. Il obtint de ses collègues que les étudiants en médecine ne se contentent pas des cours magistraux ex cathedra, mais viennent, dés la troisième année au chevet des malades apprendre la clinique par un compagnonnage qu’aucun livre ne pourrait remplacer. Ce sera sa fierté. Il souhaitait même que cet enseignement au lit du malade soit sa seule épitaphe. Il eut l’idée, reprise ensuite dans toutes les facultés, de faire en sorte que les futurs médecins soient résidents dans l’hôpital. Cette imprégnation « au plus prés » des patients était pour lui essentielle.

L’Université d’Oxford fit d’Osler son doyen en 1905. Couvert de titres, il restait modeste. Alors que ses pairs l’honoraient et le citaient comme le père de la médecine moderne, il réfutait cette distinction, qui revenait, pour lui, à Avicenne.

Ibn Sina, dit Avicenne (980-1037), né dans l’actuelle Ouzbékistan, doté d’une mémoire prodigieuse achève des études de droit à 16 ans, et de médecine à 18 ans. C’est cette discipline qu’il choisit d’embrasser, et qui le fit vivre. Il fit la synthèse des connaissances médicales et philosophiques, s’inspirant à la fois d’Aristote et d’Hippocrate et Galien dont il traduisit les textes. C’est surtout son œuvre écrite qui reste une référence pour William Osler. Il classifiât les médicaments par leurs principes actifs, et les maladies par leur localisation anatomique, et leur symptomatologie. C’est la médecine moderne, effectivement, qu’Avicenne avait écrite là. Osler avait raison de le reconnaître ainsi. C’est une démarche « avicennienne » qu’il a suivie pour décrire la cardiopathie fébrile qui porte son nom,

Fin clinicien, il était aussi philosophe et penseur, et a laissé à la postérité nombre d’aphorismes célèbres. On peut citer « Le bon médecin traite la maladie, le grand médecin traite le patient », «  L‘un des premiers devoirs du médecin est d’éduquer les masses à ne pas consommer de médicaments », « Celui qui étudie la médecine sans livre parcourt une mer inexplorée, mais celui qui l’étudie sans patient n’arrive jamais à la mer », « Plus l’ignorance est grande, plus le dogmatisme est grand ».  Tous sont à méditer, et tous restent d’une parfaite actualité.

William Osler, dans la plus pure tradition carabine, qu’avait initiée Rabelais, a été l’auteur de nombreuses farces médicales. Sa publication dans le très sérieux Philadelphia Medical Newsd’un article sur le penis captivus, est restée célèbre. Tromper un des plus rigoureux comités de lecture n’est pas à la portée de n’importe qui.

Etre rigoureux, sans se prendre au sérieux, professer la sérénité comme une qualité médicale essentielle, placer l’enseignement clinique au plus prés du patient, et enfin transmettre le savoir de la façon la plus claire possible sont autant de leçons de vie médicale que nous transmet le Grand Osler, emporté trop tôt, comme des millions d’autres personnes, par la grippe espagnole au cours de l’année 1919.

 

 

 

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