Hippocrate pense, c’est pour cela qu’il fait acte de soin

 

C’est à la fin de sa vie qu’Hannah Arendt, se détachant du politique et de sa lutte contre les totalitarismes, qui avaient jusque là nourrit ses réflexions, se penche dans un texte empreint d’humilité sur l’essence même de l’esprit, notamment sur ce qui constitue la pensée, la volonté et leur aboutissement qu’est l’action (The  Life of the mind. Ecrit posthume). Elle y souligne que c’est la pensée qui empêche l’homme d’agir en barbare, c’est à dire en animal. La volonté nécessite un effort spirituel qui n’a rien à voir avec l’instinct qui gère les actes du monde animal.

Cette relation entre l’Homme, l’esprit et l’action a parfois été déifiée. Ainsi, dans la Lettre aux Hébreux (He 10, 5-10), on peut lire « L’esprit s’est fait Homme », ce qui peut être aussi compris comme une affirmation de la hiérarchisation de l’Homme parmi les être vivants.

Si l’on se réfère au sens pascalien du terme, être c’est d’abord penser. Cette faculté distingue l’Homme, doué d’esprit, et qui « est », du « non être » qu’est la mort. Pour éviter toute considération mêlant sophisme et religion, c’est la mort cérébrale qui semble le meilleur marqueur du passage d’un état de vie à celui de non vie.

Mais la pensée suffit-elle à définir l’Homme ? En partie seulement. Elle est surtout le déterminant d’une volonté, puis d’une action qui en découle. L’action pensée comme telle est ainsi  une activité fondamentale de l’homme. La construction du présent et la recherche d’une forme temporelle qui domine et précise le devenir sont des aspects de l’affirmation de la volonté, et c’est pour cela que nous pouvons définir l’homme par elle.

Un de ceux qui ont le plus travaillé sur cette relation pensée-action au travers de la volonté est un médecin, philosophe et psychologue, Ignace Meyerson (1888-1983).

Meyerson est d’origine polonaise. Pour s’être impliqué dans le conflit russo-polonais, il se réfugie en Allemagne. C’est la France, et plus particulièrement Paris, qu’il choisira, en 1906, pour étudier la médecine. Il y retrouve Emile Meyerson, philosophe, et cousin de son père. Il passera la Première Guerre Mondiale à la Pitié Salpêtrière comme interne. La philosophie reste sa passion, et il passe une licence dans cette spécialité en 1918. Il sera donc plutôt médecin des âmes que des corps. En 1932, il traduit en français le fameux Traumdeutung  (Interprétation des rêves) de Sigmund Freund. En juin 1940, il est révoqué, du fait des lois raciales, de son poste à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Réfugié à Toulouse, il entre dans la résistance. Il s’y liera d’amitié profonde avec Jean-Pierre Vernant. Ce sera, pour lui et beaucoup d’autres, l’occasion d’opposer la force de la volonté à la force des armes. Dans cette période trouble les engagements personnels révèlent les personnalités. Il écrira alors un texte fondamental : « La volonté, c’est l’histoire de l’homme ». Pour lui, les fonctions psychiques sont une construction historique propre à chaque individu, et elles ne peuvent s’exprimer qu’aux travers d’actes, qui seront toujours leur reflet. Il précise : « L’homme est en dedans de lui même le lieu d’une histoire ». Ces histoires accumulées dans leur aboutissement constitueront toutes ensemble des faits de civilisation. Penseur et médecin, médecin et humaniste, voilà qui fit le fondement de son œuvre. Si pour lui la psychologie a pour objet l’étude de l’esprit et de son fonctionnement, elle aune finalité, spécifique à l’Homme, l’action. Ce sera l’objet de la thèse qu’il soutient en 1947 : « Fonctions psychologiques et œuvres ». Ses travaux sur la dimension historique de la psychologie inspireront plus tard des historiens comme Denis Peschanski, Directeur de recherche au CNRS, qui avec Francis Eustache, neuropsychologue, tous deux auteurs d’écrits fondamentaux sur la mémoire individuelle et collective.

Son activité de résistance à l’occupant, Meyerson la transcendait aussi dans son activité de médecin. Pour lui, soigner, c’est se révolter contre la maladie, soigner, c’est résister à ce qui pourrait être une fatalité. Un médecin qui n’aurait pas cette volonté de résister intégrée dans sa pratique non seulement perd en efficacité, mais perd certainement aussi de l’empathie nécessaire pour prendre en compte « au plus prés » la détresse réelle ou ressentie de son patient. Si l’on n’intègre pas cette dimension humaniste de l’acte de soin, autant faire que le médecin soit assisté par un ordinateur qui analyser paramètres et bilans dans un logiciel qui donnerait ensuite la marche à suivre. « Circulez, vous êtes soigné ». Le médecin est d’abord un homme, mais se doit d’être  aussi un homme d’action tourné vers l’autre. Cette double polarité peut se retrouver dans une référence très médicale aux divinités grecques. Pour les Grecs, Hestia, déesse du foyer délimite chez l’individu sa part d’intimité, et le médecin doit savoir s’en approcher. Hermès, lui, est un Dieu nomade qui donne et partage. La médecine est tout cela à la fois. Elle a d’ailleurs choisit comme symbole le Dieu aux deux serpents, Mercure, qui était pour les romains ce qu’Hermès était pour les Grecs. Pour soigner, connaître l’autre devrait être aussi important que la maitrise des variables de formules abstraites. Il fut un temps où les médecins faisaient « leurs humanités » avec d’intégrer médecine. Ils étaient alors, peut être, imprégnés d’une culture et d’une analyse s’inscrivant dans une longue histoire de la médecine fondée sur la psychologie de l’être humain.

 

 

 

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