L’aventure est au bout de la seringue

Hippocrate rêvait de cocotiers. Il est servit

Le bruit des impacts est couvert par celui du Bell UH 1 Iroquois qui vole portes latérales ouvertes, avec de chaque côté un mitrailleur tenant sa M 134 Minigun pointée vers le sol. Cette mitrailleuse à multiples canons est capable de tirer 6000 coups par minute. Cela n’a rien de rassurant pour autant et ces engins de morts vus de multiples fois au cinéma ne sont pas là pour l’ambiance. Si l’impact des balles n‘est pas entendu, il est ressenti sous les pieds des docteurs embarqués dans l’hélicoptère et leur rappelle que la guerre est toujours un triste scénario. En ce qui concerne ces projectiles qui impactent la machine volante, « ce n’est pas dangereux » a expliqué le pilote avant de décoller. « Le plancher est blindé et les balles ne peuvent pas toucher les pales…. en principe ». Ces paroles ne les ont pas rassuré pas pour autant. Le célèbre Huey a prouvé sa solidité durant la guerre du Vietnam. Mais tout de même, une légère impression d’insécurité reste à l’esprit de Jean et Richard, l’anesthésiste et le chirurgien missionnés par Médecins Sans Frontières dans cette zone du Sri Lanka proche de la partie occupée par les rebelles Tamouls. S’il leur a été demandé d’enfiler un gilet pare balle, c’est sûrement qu’il y a une raison, ne peuvent-ils s’empêcher de penser. Le pilote vole au ras des cocotiers pour n’être aperçu qu’au dernier moment par les rebelles, et quelques branches arrachées par les patins entrent dans l’habitacle. L’objet de la mission du jour est de rejoindre une léproserie, et il faut pour cela survoler un territoire Tamoul.

La guerre civile au Sri Lanka a débuté en 1972 de façon sporadique, mais s’est amplifiée après l’attentat du 23 juillet 1983, tuant dans une explosion, à Jaffna, au Nord de l’île, 13 soldats de l’armée sri-lankaise. En représailles, plusieurs centaines « d’hindous » sont tués sans autre forme de procès dans les jours qui suivent, et en représailles aux représailles, le LTTE, qui est le mouvement armé des Tigres Tamouls séparatistes se lance dans une série d’attentats suicides. Les « Karum Puligal » (littéralement les « Tigres noirs ») sont des combattants farouches et déterminés. Leur stratégie de terreur consiste à envoyer partout dans le pays des « volontaires » de la mort, vécue et partagée. Nombre de ces combattants de l’extrèmesont des femmes, parfois même de toutes jeunes filles. Un rite macabre était même initialement instauré pour glorifier les soldats « offrant » leur vie. La veille de son sacrifice, le kamikaze a l’honneur insigne de partager le repas du Chef suprême, Velupillai Prebhakaran. Le matin qui suit, il se passe une cordelette autour du cou, à laquelle est attachée une fiole de cyanure. S’il est capturé, il lui suffira de l’absorber pour ne pas parler sous la torture. Leur mort elle même est sanctifiée, puisque au contraire du cérémonial hindou classique, ils ne sont pas incinérés, mais enterrés sous une dalle rappelant que des « héros » sont enterrés là.

Ce rite funèbre disparaîtra lorsque la guérilla se transformera en véritable guerre. Aux atrocités succèderont les atrocités, et de chaque côté. Une des spécialités des « Tigres » était de poser un pneu autour du cou d’un prisonnier, et d’y mettre le feu. L’horreur dont sont possible les hommes porte cela en elle même d’être potentiellement infinie. Les soldats loyalistes n’étaient guère plus tendres, pratiquant ouvertement la torture, et des maisons tamils étaient régulièrement incendiées avec leurs habitants. Cette guerre fut vraiment sans pitié. Le fait que des bombes à fragmentation soient utilisées par l’armée régulière ne soulevait que des protestations, presque polies, de la communauté internationale. Les Tigres, pour cruels qu’ils étaient, bénéficiaient du soutien (parfois un peu forcé) de la diaspora. Les renseignements généraux français avaient noté que vers la Porte de la Chapelle à Paris l’impôt révolutionnaire était régulièrement prélevé chez les Tamouls expatriés.

La genèse de ce conflit est très ancienne. C’est au XVIème siècle que les portugais débarquent sur l’ile de Ceylan, ils seront suivis par les hollandais. Mais ce sont les anglais qui prennent réellement possession de cette ile célèbre pour ses plantations de thé, et située à 50 km de l’Inde.
L’indépendance est actée en 1946, et sera l’occasion pour la majorité bouddhiste d’accaparer seule le pouvoir. Les minorités, et notamment les hindous majoritairement musulmans, que les anglais avaient fait venir pour travailler dans les plantations, sont rejetés sans aucun droit civil. Les Tamouls, originaires plus particulièrement du Sud de l’Inde, sont même déchus de leur nationalité, le bouddhisme étant proclamé religion d’Etat.
Il n’est guère surprenant que les Tamouls réclame leur autonomie au sein d’un Etat qu’ils appellent l’Eelam Tamoul, et comprenant toute la partie Nord Est de l’ile, où vit la majorité des14%  de cinghalais tamouls. Cette guère va être responsable de plus de 100 000 morts en vingt ans. Le LTTE montant en puissance, ira même jusqu’à se doter d’une marine de guerre. Les Tigres de la Mer ont un chef, Soosai, qui mènera de nombreuses  actions suicides. Elles inspireront, et ce sera leur fierté, Al Qaida lorsque celui ci fit se projeter une vedette bourrée d’explosif contre l’USS Cole au Yémen, en octobre 2000, tuant 17 marins américains.

Dés le début du conflit Médecins Sans Frontières s’est impliqué auprès des populations, en installant un hôpital aussi neutre que possible à la frontière des deux zones de conflit, avec cela de particulier que cette frontière fluctuait au gré des avancées d’un ou l’autre camp. Un accord tacite voulait, tout au moins au début,  que les deux parties respectent l’hôpital de MSF, et ses personnels. MSF s’est ensuite particularisé en travaillant dans certains hôpitaux dirigés par l’une ou l’autre des deux camps en conflit. C’est ainsi que MSF a structuré des unités chirurgicales dans les hôpitaux de Trincomalee, Point Pedro, Jaffna et Batticaloa, contrôlés par les Tigres. En 1988, plus de 50 chirurgiens et anesthésistes se sont partagé l’activité chirurgicale de ces quatre hôpitaux. Une assistance alimentaire soutenue a aussi été apportée aux populations qui trouvaient dans ces centres de soins un havre de paix relative. Jean et Richard les occupants peu rassurés de l’hélicoptère, travaillaient à l’hôpital de Trincomalee, seul établissement pour une population de 250 000 habitants, pour moitié cingalais et pour moitié tamils. Les personnels appartenaient aux deux communautés, et régulièrement un infirmier d’une ou l’autre partie était retrouvé prés de l’hôpital un pneu calciné au cou. C’est même le sort promis à Jean par un chef Tigre devant être opéré d’une fracture de jambe, si l’anesthésie se passait mal.  Le Docteur si sûr de lui habituellement avoua plus tard que sa main tremblait un peu en plaçant une aiguille de rachianesthésie entre deux vertèbres du féroce Tigre, puis en injectant la Xylocaïne hyperbare. Tout s’est bien passé à son grand soulagement intérieur. Au demeurant, la vie après le travail n’était pas désagréable, et la maison louée par MSF à 2 kilomètres de l’hôpital possédait un joli jardin, qui avait la particularité charmante d’être habité par un Cobra Royal. Toute envie de s’allonger dans l’herbe au pied d’un manguier était fortement déconseillée par le personnel s’occupant de l’entretien et de la cuisine. A part cela, la maison était dans une zone calme, et les deux trous ronds découverts un matin dans le volet de la chambre de Jean, avec les mêmes trous dans le mur en face, ont été mis sur le compte des incidents classiques en zone de conflit.

Pour l’anecdote, tout de même, le trajet pour aller et revenir de l’hôpital devait se faire à bicyclette car les mines placées sur la route n’étaient sensibles qu’au poids des voitures. Si tous les chemins mènent à Rome, certains sont pavés de mauvaises intentions.

Le régime de terreur imposé par les Tigres a finit par épuiser la population, dont les  enfants de plus en plus jeunes étaient enrôlés de force. Le déséquilibre du nombre a finit par étouffer les partisans d’une guerre sans merci.

En 2009, le Président Rajapakse lance une offensive de grande ampleur qui finit par confiner le LTTE dans un réduit de 4 kilomètres carrés, dans lequel s’entassent 250 000 personnes. La communauté internationale s’émeut, et la France enverra sur place son hôpital civil de campagne, l’ESCRIM. Celui-ci soutiendra la population jusqu’à la capitulation finale.

 

 

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