Hippocrate peine à se contraindre aux normes

Dans le monde moderne, en tous cas occidental, l’Homme  est tout au long de sa vie confronté, opposé, comparé à des normes. Gare à lui s’il ne s’y soumet pas, ou n’y correspond pas. Dés sa naissance, il doit peser et mesurer en fonction de normes établies. Sa vie scolaire sera un long parcours durant lequel il lui faut franchir des obstacles successifs dont le niveau est chaque fois normalisé.  « Avoir la moyenne » devient un objectif aussi stressant qu’incontournable, si l’on ne veut pas être écarté des « normaux. Plus tard, sa vie affective et sexuelle doit répondre à certains critères, sans trop s’en éloigner, s’il veut s’intégrer sans heurt dans la société. Si certains groupes se sont créés revendiquant leurs différences autour de jolies couleurs arc-en-ciel, ils ont eux même créées leurs propres normes,, et leurs propres codes ce qui ne manque pas d’être curieux et paradoxal. Norme quand tu nous tiens.

Il  en sera de même dans sa vie professionnelle, parfaitement standardisée, et hiérarchisée.  Conformisme et uniformisation deviennent les maîtres mots conducteurs d’une vie « normale » ne devant pas « sortir des clous ». La vie politique n’y échappe pas, avec son fameux « politiquement correct », coupant court à toute expression spontanée qui serait tentée d’appeler un chat un chat. Celui, ou celle, qui a inventé cette expression mérite assurément d’entrer au Panthéon des faux-culs, et autre hypocrites pisse-froid.

 

Tout cela a un nom, « Le Syndrome de Procuste ». Selon la mythologie grecque, le bandit Procuste, fils de Poséidon, sévissait en Attique dans une auberge située à Corydalle sur la route reliant Athènes à Eleusis. Dans son auberge se trouvait deux lits, un grand et un petit. Il obligeait les grands voyageurs à se coucher dans le petit, et plaçait ceux de petite taille dans le grand lit. Dans la nuit, toujours selon la légende rapportée par Diodore de Sicile, il coupait les membres qui dépassaient du grand lit, et étirait les petits, de telle façon qu’ils soient à la juste taille du lit. En grec ancien procrustesignifie « celui qui martèle pour étirer », d’où son surnom déformé en Procuste. car de son vrai nom, il s’appelait Polypénom.

Thésée, dixième roi légendaire d’Athènes, vint à passer dans son auberge. Il connaissait la réputation de Procuste. C’est pourquoi, la nuit, le sentant approcher, et comme il est rapporté : «  le héros se mit à feindre un sommeil profond, et la vigilance de Procuste diminua.  Alors, Thésée, rapide comme l’éclair le saisit à la gorge. Victorieux après une brève lutte, il l’attacha sur le lit et lui fit subir le supplice qui lui était destiné ».

Dans une version plus ancienne de la légende, Procuste n’avait qu’un lit, ce qui renforça le mythe pour en faire le symbole de l’uniformisation forcée des individus, contraints d’être semblables autour d’une même référence.

 

Ce mythe, suivant en cela la forte influence de la civilisation grecque dans le monde occidental et méditerranéen, contribua au fil du temps à l’élaboration de normes arbitraires qui s’imposent aux Hommes comme à toutes choses. Ce concept, qui n’épargne pas la médecine, peut être selon son application, et surtout son interprétation, bénéfique ou dangereux.  Il est en tous cas très présent.

La littérature est effectivement riche de références à Procuste. Sully Prudhomme l’évoque dans un de ses poèmes, « Les vaines tendresses », en 1873.. «  A cet amant jamais ta couche ne s’ajuste : Son front et le chevet, comme au lit de Procuste, Y sont en éternel et meurtrier conflit ».

 

Le syndrome de Procuste, très universel, fut repris pour appuyer certaines thèses politiques. Les anarchistes firent de cette légende un exemple de société à combattre, car obligeant les hommes à suivre un ordre établi. Un de leurs mentors, Michel Bakounine fustigeait dans « Dieu et l’Etat », tout ce qui forçait l’individu à souffrir le martyre sur le lit de Procuste, et être étouffé par des principes scientifiques plus étroits que la vie elle même ». Albert Libertad renchérit dans un texte fameux « Le bétail patriotique », où il décrit la transformation de l’homme en mouton.

Plus récemment, Claude Vaillancourt, spécialiste en sciences sociales, publie en 2013 chez Triptyque, à Montréal, « Contrôle social. Le syndrome de Procuste ». Il y décrit parfaitement la propension des pouvoirs, politiques ou économiques, à contrôler les différences, sources de problèmes. Pour lui, la mondialisation tend à standardiser ses acteurs. Un individu formaté est plus facile à contrôler, et sera le consommateur idéal de biens rendus uniformément désirés par la publicité.  C’est pour cela que sont dénoncés ceux qui sont différents, et traités alors en boucs émissaires.

L’Histoire, dans quelques uns de ses plus sinistres épisodes, verra ainsi rejetés, les hérétiques, les juifs, les homosexuels, les basanés, les noirs, les handicapés, et avant tout l’étranger. Aucun angélisme ne doit être de mise, à ce sujet. Pour reprendre le mot de Billy Wilder : « Les optimistes finirent à Auschwitz, les pessimistes à Beverly Hills ». Le racisme, sous toutes ses formes, est l’expression hideuse de l’aspiration de quelques uns à une norme des hommes, la leur bien entendu. Les racistes de tous poils sont des Procustes au petit pied.  Sous couvert de religion, pourtant censée rapprocher les hommes, de bas instincts se dévoilent. Les mal croyants sont excommuniés. Les mécréants infidèles sont éliminés. Il n’y a guère d’humanité là dedans. Qu’importe : Dieu reconnaitra les siens.

 

De façon beaucoup plus pacifique, l’analyse procustérienne est une technique mathématique statistique reconnue des initiés. En biologie, pour comparer des spécimens on leur donne la même taille pour éviter un biais d’analyse. En informatique même, science moderne s’il en est, le nom de procuste est donné à l’action qui consiste à faciliter le formatage en éliminant certaines variables. En orthodontie, la céphalométrie réfère les individus à des normes, et un des logiciels utilisés s’appelle Procuste. C’est tout de même plus bienveillant !

 

 

La médecine n’échappe pas au Syndrome de Procuste. Et, comme spécialité, la médecine d’urgence en est un parfait exemple. Ses pionniers ont pourtant du faire preuve d’imagination pratique. En dehors des normes (on pourrait dire consacrées) leurs avancées n’était jamais improvisées, mais la l’expression d’un certain génie médical traduisant  leurs connaissances parfaites physiologiques en applications pratiques.

Lorsque le Dr James Elam publie, en 1954, dans le New England Journal of Medicine, avec ses amis Elwyn Brown, et John Elder, un article où il avance et prouve que la ventilation en bouche à bouche, c’est à dire par l’air expiré du sauveteur, est plus efficace que la ventilation manuelle usité jusqu’alors, il révolutionna les pratiques. Il avait expérimenté lui même cette technique sur des patients poliomyélitiques en arrêt respiratoire, faisant fi du risque de contagion qu’il encourait. Rompant avec la norme en cours, il contribua à sauver un nombre incalculable de vies.

Lorsque William Kouwenhoven et Guy Knickerbocker appliquèrent, en 1957, un choc électrique à un patient en arrêt cardiaque, et le réanimèrent, ils osèrent faire ce que les règles ne préconisaient pas. Et pourtant combien ils avaient vu juste !

Quand,  en 1958, Henry T. Bahson réanima avec succès un patient en pratiquant des compressions thoraciques externes, il appliquait ce qu’en tant que chirurgien thoracique lui semblait logique, même si cela n’avait jamais été écrit jusqu’alors.

Lorsque le Dr Georges Boussignac incita ses collègues de l’hôpital de Créteil à réanimer les patients en arrêt cardiaque en pratiquant des compressions thoraciques continues, sans les interrompre pour une ventilation classique, mais en utilisant un tube trachéal générateur de pression fruit de ses travaux sur la physiologie cardio respiratoire, il contribua, lui aussi, à améliorer le taux de survie de ces victimes.

La liste est longue de ces pionniers qui surent, st surtout purent, traduire en pratique ce qu’ils pensait être juste. Ils le pourraient beaucoup plus difficilement maintenant.

La normalisation des actes, on pourrait dire de la pensée, est devenue la règle. Le bon intervenant de l’urgence est celui qui va suivre (aveuglément ?) les protocoles et autres recommandations, qui se parent souvent de l’adjectif « internationales » pour renforcer la contrainte. Les patients ont pourtant par définition la particularité d’être différents les uns des autres dans leur réactivité propre par rapport à telle ou telle pathologie, ou à tel ou tel traitement. Cela ne fait rien à l’affaire. Le soignant doit suivre des règles aussi claires que peu adaptatives. « Norme il existe, norme tu suivras ». Cela manque nettement de toute poésie, et d’humanisme. Il fut pourtant un temps où « faire ses humanités » était le préalable indispensable aux études de médecine. Cette large culture contribuait à faire que les pionniers cités plus haut gardent une ouverture d’esprit et une curiosité scientifique « hors normes ».

 

Actuellement, improviser face à une situation inattendue, s’adapter au patient, déroger aux normes thérapeutiques fait encourir au soignant le risque des foudres d’un tribunal suivant dans ses attendus la Sainte Parole de Doctes (et souvent chenus) médecins faisant rarement profession de soigner, mais plutôt d’être les répétiteurs de textes gravés dans le marbre de la médecine normative. Ils sont appelés « référents ». Autrement dit, leur parole, et leurs avis sont sans appel.

Cette façon de pratiquer la médecine a besoin de nouveaux Thésée osant affronter tous les Procuste de la « bien-pensance » médicale.

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