Destins croisés

Ce samedi d’automne s’annonce beau. L’été se prolonge quelque peu, pour le plus grand bonheur des marcheurs, cueilleurs de champignons, et autres chasseurs, tous s’appropriant avec des motivations diverses la campagne, ses chemins, ses sous bois, et ses taillis. Les cueilleurs de champignons sont des gens discrets, peu diserts sur les lieux où les mènent leurs recherches. Ils cultivent le secret, prenant parfois des airs rappelant les contrebandiers d’autrefois, dont ils adoptent souvent la tenue. Le titre de propriété des terrains et bois qu’ils arpentent n’est pas leur souci premier. Mais domaine public ou terrain privé, dans le doute, ils préfèrent laisser leur véhicule assez loin de l’endroit où ils savent que se cachent leurs trésors mycologiques espérés. Les plus chanceux, ou les plus inspirés, pourront ensuite, une fois leur propre consommation assurée, échanger le contenu de leur panier contre des billets qui passeront discrètement de poche en poche. Si les meilleures tables de la région connaissent ceux qui connaissent, elles se gardent bien de révéler leurs sources. Tout cela pour dire que les « champignoneurs » ne font pas de bruit, ne se font pas remarquer, et oeuvrent souvent seuls. Il est impossible donc d’en connaître le nombre exact.

Les randonneurs, quant à eux, évoluent plutôt en groupe, portent des tenues souvent décathlonisées, et s’arment volontiers de bâtons. Ils sont nombreux, puisque comptabilisés comme étant quelques vingt millions à pratiquer régulièrement leur activité déambulatoire. De chemins balisés de signes verts, bleus ou jaunes, en chemins improvisés, de pèlerinages compostelliens en pèlerinages locaux balisés eux par des siècles de dévotion à la recherche d’une improbable rédemption, ils marchent, joyeux et fiers pour les uns, concentrés et la mine un peu confite pour les autres. En ce qui concerne les chemins religieux, et sans vouloir désacraliser l’objectif du marcheur, force est de reconnaître que le mystique se confond parfois avec  la résolution de problèmes de phlyctènes au niveau des pieds faisant aspirer le futur saint homme (au sens générique) à la pause prochaine du soir et au retrait des chaussettes. S’ils marchent par tous les temps (presque) et tous les jours, ils sont cependant plus nombreux les fins de semaine, car même les retirés du travail actifs gardent par une sorte d’atavisme l’habitude de loisirs dominicaux. ET là, pas de chance, c’est sur les mêmes jours de la semaine que sévit un autre type de marcheurs, armés ceux là de fusils.

Les chasseurs donc occupent ce qu’ils appellent leur territoire, et là on ne rigole pas. Le terrain de chasse est au chasseur ce que la piste de danse est au dragueur boutonneux, « son territoire ». La chasse fut dans un passé très lointain la ressource vitale de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, bipèdes depuis peu. Cette activité d’abord nourricière se révéla, lorsque l’agriculture advint, ludique. L’homme étant ce qu’il est, les plus forts, ou les plus malins, ou les plus rusés, se déclarèrent chefs. Pour faire plus sérieux, ils se déclarèrent souvent chefs de droit divin. La chasse en ces temps sans télé-réalité était la distraction favorite des hommes (avec un petit h). Ils la pratiquaient entre deux guerres, qui sont une autre forme de chasse, mais aux humains. Si la piétaille avait le droit et même l’obligation de participer à la chasse à l’humain, elle n’avait pas le droit de participer à la chasse à l’animal, si ce n’est comme porteuse de casse croute et de gourde d’eau. La révolution s’en vint avec l’avènement du citoyen et la suppression des privilèges, dont en premier celui du monopole de la chasse. Cet acquis, quasi gravé dans le marbre de la constitution, est devenu pour certains un symbole, en même temps qu’une ressource précieuse, et essentielle, de voix lors des élections rurales. Mystère de la répartition des droits,  les chasseurs étant pourtant vingt fois moins nombreux que les randonneurs monopolisent une bonne partie du territoire. Les randonneurs étant majoritairement citadins, et les chasseurs ruraux, à l’établissement de sortes de frontières panneautées par les différents clans de chasse s’ajoute une confrontation ancestrale de deux modes de vie. La nature appartient à ceux qui y vivent, point. Nous voilà bien. Dans notre monde civilisé les confrontations inévitables restent policées. Il est vrai que les bâtons des uns font peu le poids face aux armes de destruction individuelle des autres, et les randonneurs passent au large des panneaux que l’on a ainsi vu apparaître indiquant martialement « Danger. Chasse ». Autrement dit « On tire, et si vous nous croisez, c’est à vos risques et périls ». Les randonneurs souvent peu revendicatifs et paisibles, en tous cas prudents, se tiennent à l’écart des champs de tir. Les accidents concernent plutôt les chasseurs entre eux. Pour s’en prémunir ils se sont dotés de bonnets et gilets de couleur vive, qu’ils passent de façon incongrue sur leur tenue camouflée destinée, elle, à les rendre peu visibles !

Tout serait parfait ainsi, avec des chasseurs de champignons perdus dans les bois, des chasseurs de bon air se tenant à l’écart, et des chasseurs tout court restant dans leur pré-carré, si ces derniers n’étaient dotés d’armes dont la portée dépasse leur champ de vision.

C’est ainsi qu’un randonneur, ayant fini de randonner, loin des chasseurs comme il se doit, et ayant quitté son groupe, s’en retourne chez lui, dans un village entouré de vignes et d’oliviers. Il ouvre un placard pour prendre un verre d’eau, et tombe foudroyé, la tête éclatée.

Une balle à sanglier, d’une portée dépassant les deux kilomètres, ne pesant que dix grammes, mais avec une vitesse d’impact de plus de huit cent mètres par seconde a traversé une fenêtre et une cloison avant d’atteindre la tête du malheureux. Imprévue, inattendue et toujours cruelle, la mort accidentelle a tenu ici à quelques centimètres d’écart. Le destin, une fois de plus.

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